La Quatrième Pomme
un projet de Franck Scurti


Un Hommage à Charles Fourier         Une Histoire de Pomme         Mode de production         Le socialisme utopique         Un Monde Meilleur         Fourier en quelques dates         Notes         Les beautés du jour         Photos         Vidéos         Presse         Vos messages


Un Monde Meilleur

« C’est toi qui es incandescent »
André Breton, Ode à Charles Fourier

La multiplication des phalanstères
Fourier voulut rêver un monde plus juste et plus épanouissant pour chacun, c’est en quoi il a pu être qualifié d’utopiste. Mais son rêve n’était pas une fuite en dehors de la réalité. Tout comme Marx qui a en commun avec lui bon nombre d’analyses critiques sur l’organisation capitaliste de la société, il écrivait qu’il ne suffit pas d’interpréter le monde mais qu’il faut le transformer. Cependant à la différence des révolutionnaires dont il craignait les excès de violence, il pensait que pour établir une véritable harmonie en société il ne s’agit pas tant de changer la politique par des lois et des règlements que d’agir sur la vie sociale et ses composantes : l’économie, le travail, l’éducation, la sexualité et les relations affectives. Il imagina que la création de phalanstères, associations s’organisant à partir de principes conformes à notre nature d’être désirant, produirait une harmonie, un épanouissement pour chacun et pour tous. Rapidement, pensait-il, on verrait les phalanstères se multiplier sur la planète ; c’est la force de l’exemple, la contagion du plaisir qui entraineraient le changement et non la contrainte autoritaire et violente. Pour réaliser son projet de phalanstère, il écrivit aux ministres, il attendit pendant plusieurs années dans les jardins du Palais Royal un hypothétique mécène. Il trouva aussi des disciples qui, avec plus ou moins d’audace, tentèrent de réaliser des phalanstères.

Les passions

Elles jouent un rôle essentiel dans la pensée fouriériste qui s’organise en un système ouvert. Parmi les philosophes, Fourier est l’un des rares à ne pas dévaloriser la passion. Dans la Théorie des quatre mouvements on peut lire :

« le bonheur, sur lequel on a tant raisonné ou plutôt tant déraisonné, consiste à avoir beaucoup de passions et beaucoup de moyens pour les satisfaire ».

Nous devons pouvoir développer sans limite les passions qui constituent notre nature ;
or la société que nous connaissons est construite sur leur répression ou sur leur manipulation. Depuis le XIXe siècle, nous vivons dans une société qui se prétend plus permissive, 1968 est passé par là. Mais l’on peut encore s’interroger : notre monde contemporain permet-il réellement la libération du désir qu’il ne cesse de revendiquer ?

Le développement des passions n’est possible selon Fourier que dans le cadre d’une vie collective organisée sur de tout autres bases que celles que nous connaissons dans notre monde civilisé. Il faut donner à chacun la possibilité de développer ses passions singulières. C’est pourquoi l’éducation qui veut faire rentrer tous les enfants dans un même moule est incohérente. Elle ne peut convenir qu’à certains et laisse tout les autres à la marge, incapables de développer d’autres formes de talents. Dans le phalanstère, il n’y a pas de maître mais des « mentors » ou « mentorines » attentifs aux aptitudes, aux goûts et aux talents de chacun.

Fourier, très attentif à la diversité du réel, dénombre 13 passions qui se composent différemment chez chacun de nous formant une infinie variété de caractères. On compte d’abord cinq passions liées à l’exercice de nos cinq sens. Ces passions trouvent à s’exprimer pleinement dans le phalanstère, le goût se déploie grâce à la science du bien manger et du bien boire ou « gastrosophie » (les phalanstériens mangent six fois par jour, non pour se gaver la panse mais pour mettre leurs papilles en éveil), la vue est satisfaite par une belle architecture, la musique et l’opéra charment les oreilles, la sensualité enfin est exaltée par les nombreuses rencontres et l’attention faite au corps de chacun. Ensuite Fourier souligne le rôle des trois passions affectives que sont le familisme (l’amour qu’on se porte au sein de la famille, mais une famille construite sur un modèle très différent de la « cellule » familiale que nous connaissons), l’amitié et l’amour (qui peut s’éprouver pour plusieurs personnes en même temps et qui prend de multiples formes). Puis Fourier invente des néologismes pour les passions mécanisantes (c’est-à-dire qui permettent d’agencer entre elles les passions précédentes).

La « papillonne » : nous fait passer d’une activité à une autre, c’est le goût du changement qui s’exprime dans le travail et dans les amours. Tout ce qui nous fait papillonner nous rend libres (en amour il ne s’agit pas pour autant de fuir et de se disperser par peur de l’attachement car Fourier accorde une grande importance aux relations suivies et fidèles à leur manière et qu’il appelle « pivotales »). La « composite » est propre à l’enthousiasme, c’est un sentiment d’expansion par lequel nous nous sentons en harmonie avec ce qui nous entoure. Enfin la « cabaliste », liée à l’amitié, crée à l’inverse une émulation qui permet à chacun de se développer singulièrement dans une comparaison bénéfique. Enfin la treizième passion, « l’unitéisme » correspond à un plaisir religieux si l’on considère ce mot d’après son étymologie, plaisir de se sentir relié aux autres hommes, de former une totalité harmonieuse, de composer et créer ensemble tels les membres d’un orchestre

Postérité de Fourier

Vue générale d’un phalanstère. Un village sociétaire organisé d’après la théorie de Fourier 1847 Lithographie. Bibliothèque nationale de France, Paris.
Après la mort de Fourier, il y eut de nombreuses tentatives de création de phalanstères aux États-Unis, au Brésil, en Algérie, en Roumanie, en France à Condé-sur-Vesgre, à Cîteaux et à Guise dans l’Aisne (familistère de Godin). Fourier eut une influence sur la pensée socialiste et anarchiste, sur le mouvement coopératif. Il inspira aussi des écrivains comme Stendhal, Nerval, Dostoïevski, André Breton et Michel Butor. Peut-être a-t-il aussi sa part dans les aspirations aux transformations sociales de mai 1968, dans la quête de la libération sexuelle et de la liberté des femmes. Car il faut aussi noter que Fourier fut l’un des premiers philosophes féministes, selon lui c’est selon la liberté faite aux femmes qu’on mesure le degré d’avancement d’une société.

Aujourd’hui encore Fourier fait lever le rêve d’un monde meilleur et, en suscitant cet espoir par la vivacité de son langage, il nous sort d’une réalité souvent écrasante, pesante et sordide. Parcourant ses livres, ses chemins aux multiples perspectives, nous sourions, reprenons courage et le monde devient effectivement meilleur.

Laurence Bouchet
Professeur de philosophie, elle a en particulier travaillé sur André Breton. Elle a écrit plusieurs articles dans les Cahiers Charles Fourier. Elle vit et travaille à la campagne (au bord du lac de Saint-Point).