La Quatrième Pomme
un projet de Franck Scurti


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Une Histoire de Pomme

La statue de Fourier pourrait bien être un objet total, au sens où l’on parle de fait total. Le socle vide a hanté un imaginaire fait de constructions politiques et artistiques qui le désignent comme un lieu « magique ». Cette magie provient de ce que le philosophe le plus radical qu’a pu produire l’histoire, celui dont les théories ont nourri toutes les pensées alternatives de Marx à Debord, en passant par Marcuse, Adorno et Benjamin, se trouvait être de surcroît une « victime » de l’Histoire et un oublié non « réparé » par ce qui venait après l’épisode nazi. Si le philosophe était néanmoins lu et travaillé, sa « présence » n’avait que l’apparence du vide. Il n’est pas anodin de repérer que la pratique du vide est au cœur de notre civilisation et que théories et langages ne trouvent leur possibilité qu’en raison de la « case vide » qui permet leur développement. On pouvait alors voir ce socle déserté comme indication du vide autour de quoi la théorie du monde libéral et démocratique avait pu se déployer. C’est au détour de la lecture du dernier numéro de L’Internationale Situationniste qu’est relaté l’épisode de la Statue de Fourier. Un groupe de situationnistes et d’étudiants des Beaux Arts de Paris dresse sur le socle une réplique en plâtre du monument original. Quelques heures après les CRS nettoient le socle lui rendant le vide. Le jeu situationniste avait réussi à montrer que c’était autour d’un « vide » du même ordre que les maîtres de Paris de 1941 et de 1968 fonctionnaient. Depuis le geste situationniste a été plusieurs fois répété et, au moment où j’écris, le socle est de nouveau occupé par un mouvement qui se réfère explicitement à cette situation. Cependant faire apparaître le vide pour faire apparaître le cœur du système nécessiterait la rencontre avec l’histoire.

L’entreprise dont découle le projet de Franck Scurti est d’un autre registre et relève de l’autre histoire, non pas celle du vide repéré mais d’un point d’où s’agencerait du possible.

Ainsi, la quatrième Pomme, la sienne, lui révèle la malfaisance des intermédiaires, la féodalité mercantile, l’ampleur de l’imposture commerciale, et à la fois,
Je me souviens de ces pauses lors du Colloque Fourier de la Sorbonne, où je rencontrai René Schérer et où, tout le petit groupe que nous formions décidait d’engager une procédure officielle de restauration du monument. Les gens ont passé et l’idée de départ est devenue chose concrète. Il faut dès lors retrouver le sens de la démarche dans ce qui a généré le premier édifice.

Tous les ans depuis la mort de Fourier les groupes fouriéristes organisaient le jour anniversaire de sa naissance un banquet. C’est le 7 avril 1890 qu’ « (…) apparaît pour la première fois l’idée d’une statue de Fourier, ou même de deux statues, l’une à Paris, l’autre à Besançon, sa ville natale ; cependant, leur réalisation est renvoyée à une époque plus faste pour les finances de l’École sociétaire. (…) » L’idée est portée par Virginie Griess-Traut (1814-1898), fouriériste, féministe et pacifiste militante, qui deux ans après, lors du Banquet de 1892, annonce une échéance, le printemps 1893 et le nom d’un artiste : Syamour (elle aussi fouriériste). Le projet n’aura cependant pas de suite. En 1895, alors que les fouriéristes se dotent d’un nouveau responsable Adolphe Alhaiza, le projet revient, toujours porté par Virginie Griess-Traut, avec une demande officielle de subvention et d’emplacement et le lancement d’une souscription. Les fouriéristes arriveront à s’adjoindre des hommes politiques de dimension nationale allant jusqu’à Paul Deschanel futur président de la chambre des députés. Le Comité pour la Statue de Fourier, arrivera finalement à ses fins en 1899 après de nombreux retards dus à la difficulté de recueillir les fonds.

C’est Jean-Emile Derré (1867-1938), jeune sculpteur anarchiste, encore peu connu, qui sera chargé de la commande. Il sera primé deux fois lors du salon de la sculpture de 1898, pour la maquette du monument à Fourier et pour sa réalisation lors de l’Exposition de 1900 au Palais de Beaux-Arts.

En regard de cette page d’histoire, une autre s’écrit, sur un autre livre. Si la statue tombe en 1942, cinq ans après Breton publie son Ode à Charles Fourier, ouvrant à une nouvelle influence, sur le plan artistique, de Fourier qui sera une référence plus ou moins explicite des mouvements d’avant-garde post-surréalistes. Si on a pu esquisser la descendance de Debord et des situationnistes, c’est bien sous une référence à Filliou que se présente le projet de Franck Scurti. En effet Filliou prolongeait Fourier qui avait structuré une histoire du monde à partir des quatre « apparitions » de la pomme. La première que l’on trouve dans l’Ancien testament, est celle qu’Ève offrit à Adam, la seconde, portée par la tradition hellénistique, est celle du jugement de Pâris, la troisième, ouverture sur la modernité scientifique du monde, est celle tombée sur la tête de Newton. La quatrième, c’est celle dont le prix excessif amena Fourier à considérer comme insane et perdu le monde tel qu’il était devenu. Filliou en ajoutait donc une : La Cinquième pomme ou principe de non-comparaison, point de départ d’une nouvelle économie poétique.

Franck Scurti part de cela. Amené à penser l’apport de Fourier, il évoque tout d’abord l’histoire de la quatrième pomme, puis celle de Filliou, avant d’en proposer une sixième. En ce sens il propose à partir de Fourier et de cette centralité de la place Clichy, une réorganisation de la perspective fouriériste. Ce qui frappe d’emblée c’est la justesse de la proposition. Point commun avec la statue de Derré, l’impression de force et de lourdeur, comme si quelque chose de la pesanteur, de l’attraction, se condensait en ce lieu. Point remarquable l’artiste a pensé son objet comme un livre. Ici encore on est dans une forme de vérité, dont le déploiement se fait en trois temps. Le travail sur le socle, premier temps envisage la conservation du texte initial, sa protection et sa traduction visuelle. Le jeu sur le prisme des couleurs, clin d’œil à Newton, restitue que c’est d’ici que l’on parle, de ce monde singulier où domine la couleur. Le travail de statuaire ensuite, donc la pomme, cet objet que l’artiste restitue comme catalyseur du principe de l’attraction universelle, est aussi le miroir, forcément déformant de ce qui gravite autour. Le troisième temps de structuration, le dessin du planisphère apparaît comme principe d’organisation et de planification.

Plus que l’effet miroir, c’est bien le planisphère qui interroge. Le geste est évident et pourtant interrogateur. Le socle encore vide devra porter le monde, notre monde, notre terre. Je ne puis m’empêcher de voir dans cette pomme le fruit que nous dévorons, révélant la fragilité du monde. C’est là que Scurti voit le plus juste, car si Filliou et Fourier pensaient en cycles longs, ce que révèle la pomme de Scurti, c’est l’urgence et l’indication que notre cycle s’achève. En quoi Scurti fait un monument pour le temps présent, temps de l’urgence. Le choix de conserver le socle de Derré, indique comme une stratégie pour ce temps présent. Il faut ancrer le monde dans la part de théorie délaissée par l’histoire si l’on veut que notre terre nous porte encore, nous et ceux qui viendront.

C’est sur ce principe d’une vigilance à diffuser et à arrimer qu’est envisagée la proposition faite à Scurti de réaliser une « maquette » de cette quatrième pomme, à Besançon. Outre que serait bouclé le projet de 1890, serait complétée la planification dessinée sur l’aluminium. Tout sur Terre a une origine et c’est de tenir l’origine que se tient le sens. De même que le projet de Scurti appelle à décliner et à quadriller son thème, les deux pôles d’attache repensés (le socle et la naissance) conduisent à envisager la déclinaison comme multiplicatrice. C’est dans la capacité de multiplication que tient la vie, c’est dans la maîtrise harmonisée de cette multiplication que doit se penser l’avenir.

Louis Uccian
Professeur de philosophie à l’Université de Franche-Comté.
Il collabore depuis leur création aux Cahiers Charles Fourier.





La Quatrième Pomme (Un Hommage à Charles Fourier), 2009 Maquette de la collection du Centre d’Art Mobile, Besançon Photo Aurélien Mole